"Il y a un problème" me dit le Docteur M.
Carla étant née à huit mois, je pense à une anomalie pulmonaire sans gravité.
- "Il s'agit d'un problème chromosomique".
- "Elle est trisomique 21", lui ais-je répondu. Ma voix ne tremble pas. Je reste de marbre. Je ne laisse entrevoir aucune émotion. C'est ainsi, je ne me force pas.
- "Ce n'est pas sûr, le cariotype nous le confirmera". Je ne savais même pas ce qu'était un cariotype. J'apprendrai qu'il s'agit de la carte chromosomique propre à chaque individu.
- "Si vous m'en parlez" c'est qu'il n'y a pas de doute possible. Quelles sont ses chances de survie ?"
- "Dans les 4 prochains jours, des troubles digestifs, pulmonaires ou cardiaques peuvent apparaître et entraîner le décès, plus un risque de leucémie dans les six mois".
Puis le silence ...
J'aurai dû me douter que quelque chose d'anormal se passait. Maintenant, je comprend pourquoi la sage-femme m'avait demandé si j'avais bien photographié mon bébé. Je n'avais pas compris le sens réel de sa question. Je me souviens lui avoir répondu :
"Non, pas encore, mon mari n'a pas eu le temps de prendre l'appareil-photo".
- "Mais, dans votre tête, vous l'avez bien photographiée, n'est-ce pas ?". Tout est clair à présent. Immédiatement, elle a vu que ma petite fille était trisomique, et elle craignait simplement que je refuse la réalité. Puis, cette longue attente, plusieurs heures, avant que l'on m'apporte mon bébé. A cause d'un problème de placenta, j'ai subi une petite intervention au bloc opératoire. Lorsque l'on m'a remontée, je me suis retrouvée seule avec Jean-Marie (le papa de Carla). Je ne cessai de le questionner. "Est-ce que tu l'as vue ? Combien pèse-t-elle ? Sa taille ? Lui savait déjà. Je ne me rendai compte de rien. Comme mes questions ont dû être pénibles. Il était désespéré et je ne voyais rien.
L'infirmière me tend Carla. Je ne veux plus lui donner ce prénom qui me paraît si beau, trop beau pour un tel enfant ! Je la regarde, cherche un signe qui m'indiquera sa trisomie. Je semble l'interroger. Je procède en quelque sorte, sur ma propre fille, à un examen clinique. Aucun regard, aucun geste d'amour et de tendresse à son égard. Elle me semble alors si étrangère. L'infirmière me reprend ce bébé qui ne semble pas être mien.
Je me retrouve seule avec Jean-Marie et j'éclate en sanglots. Tout s'effondre. Je ne comprends pas. Je baigne dans un monde d'irréalité. On me ramène dans ma chambre. Je ressens comme une masse énorme qui envahie et étouffe mon corps alors si fragile.